Suite aux élections de mai, le ministre des Affaires étrangères, John Baird, s’est vu confier la tâche de réviser la politique actuelle et d’élaborer un nouveau document avec l’espoir de permettre à Ottawa de mieux anticiper l’environnement international et d’ainsi mieux guider ses politiques et décisions à venir. Quelle est l’utilité réelle d’un tel document ? À quoi doit-on s’attendre en termes de contenu ?

Tout d’abord, il n’est pas surprenant qu’un tel processus soit en cours suite à l’élection d’un gouvernement majoritaire conservateur. Le premier ministre dispose aujourd’hui d’une bien plus grande autonomie que lors de ses mandats minoritaires. Plus encore, il peut désormais tenter de véritablement démarquer sa politique extérieure de celle des précédents gouvernements libéraux. En ce sens, l’élaboration d’un énoncé officiel de politique extérieure—si le gouvernement décide de le rendre public—est l’occasion rêvée d’affirmer, autant aux Canadiens qu’à la communauté internationale, la vision typiquement conservatrice de la place, du rôle et des ambitions du Canada dans le monde. L’objectif de l’exercice serait ainsi aussi politique que symbolique.

Symbolique puisqu’il n’est guère possible de prévoir l’évolution de l’environnement mondial, du moins dans ses détails conjoncturels. Personne n’a vu venir le « printemps arabe », pas plus que la guerre russe contre la Géorgie, la crise économique et financière qui secoue l’Occident, ou encore le séisme destructeur en Haïti. Il est difficile d’imaginer comment un nouvel énoncé pourrait, contrairement à tous ses prédécesseurs, faire autrement. On peut certes entrevoir la montée en puissance de pays émergents, dont la Chine, le Brésil, l’Inde et la Turquie. Est-ce dire que la Turquie prendra part militairement à la crise qui secoue la Syrie ? Que la Chine entrera en conflit avec les États-Unis et leurs alliés en mer de Chine méridionale ? Rien n’est moins sûr.

L’utilité d’un énoncé de politique internationale n’est donc pas réellement de prévoir la conjoncture future de l’environnement international, bien trop dynamique pour être prévisible concrètement. Son utilité se trouve plutôt dans sa capacité à fixer les barèmes et les grandes orientations des préférences canadiennes, lesquelles définiront les paramètres de la réaction d’Ottawa aux défis à venir. À cet égard, le gouvernement conservateur s’est suffisamment exprimé pour permettre d’anticiper le contenu de son prochain (quoiqu’hypothétique) énoncé. Quatre grands traits marquent à ce jour la politique internationale conservatrice :

1.  Le Canada est une puissance de taille et d’envergure mondiale. « Canada is back », se plaisent à affirmer les Conservateurs. Il s’agit d’une puissance énergétique, économique, arctique et militaire, dont les intérêts dépassent largement les frontières nationales. Cette conception du Canada amène le gouvernement conservateur à adopter des positions fermes et sans ambages à propos de ses intérêts et des menaces qui pèsent contre ceux-ci, tels que le développement de la puissance nucléaire iranienne et les politiques protectionnistes américaines. En affirmant haut et fort la puissance canadienne, le gouvernement conservateur peut justifier des investissements massifs dans les forces armées, un discours moralisateur à l’égard de ses alliés aux finances publiques fragiles, une participation active à la gestion de crises d’ordre mondial, ou encore de sacrifier une partie de la souveraineté canadienne en matière de sécurité frontalière et migratoire. Après tout, un Canada fort et indépendant n’a pas à craindre pour sa survie en coopérant de manière plus étroite avec les États-Unis pour la sécurité du continent nord-américain.

2.  Une vision manichéenne entre le Bien et Mal. Pour le gouvernement Harper, les amis et les ennemis du Canada sont évidents. Les uns doivent être louangés, les autres, stigmatisés et châtiés.  Se confiant au Wall Street Journal en février 2009, le premier ministre faisait ainsi l’éloge de la Colombie et d’Israël, en raison de leur régime libéral et démocratique et de leur lutte assidue et résolue contre leurs agresseurs. À contrario, il démonisait l’Iran et dénonçait la Russie pour ses soi-disant agressions en Arctique. Un tel langage idéologique est ainsi à prévoir dans quelconque énoncé conservateur de politique étrangère.

3.  Un pragmatisme économique. Malgré un discours coercitif en matière de protection des libertés individuelles, des principes démocratiques et de l’économie de marché, et en dépit d’une volonté manifeste de rapprochement vis-à-vis des États-Unis, le gouvernement conservateur n’hésite pas à adopter un ton beaucoup plus pragmatique lorsqu’il est question de commerce avec les pays en émergence, la Chine en tête. L’objectif est de profiter de nouveaux marchés et de diversifier le commerce canadien par la négociation des multiples accords de libre-échange, que ce soit avec l’Union européenne, l’Inde, la Turquie, ou encore par l’entremise d’un traité trans-Pacifique.

4.  Des gestes modestes et traditionnels. Bien que le gouvernement Harper affiche un patriotisme militaire sans précédent (célébrations des guerres de 1812-14 et de Libye, refonte du guide d’étude sur la citoyenneté canadienne, etc.), ses gestes concrets en matière de défense demeurent modestes et en continuité avec les gouvernements précédents. D’une part, les investissements militaires visent en grande partie à remplacer des équipements en voie d’être désuets (avions de combat, navires de surface, brise-glace, etc.). Ainsi, même après les investissements promis, la « puissance » arctique canadienne ne se comparera que difficilement à celle de la Suède. Quant aux opérations militaires en Afghanistan, en Haïti et en Libye, la similarité de celles-ci avec celles menées sous l’égide des gouvernements libéraux (Afghanistan, Kosovo, Haïti) paraît évidente. Enfin, même en termes de sécurité humaine, les initiatives conservatrices (en matière de liberté de religion et de santé maternelle et infantile, notamment) s’inscrivent en continuité avec la politique étrangère des Libéraux.

En somme, l’importance de la publication (qui demeure hypothétique à ce stade) d’un nouvel énoncé de politique internationale permettra, in fine, au gouvernement conservateur de poursuivre son principal objectif politique : transformer la culture politique canadienne de manière à la rendre plus conforme aux valeurs conservatrices et ainsi faire du Parti conservateur le « natural governing party » du Canada. C’est donc la valeur symbolique et politique de l’énoncé, plutôt que sa capacité d’anticipation et sa promesse d’action, qui sera au cœur de l’exercice.

 

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