Le mardi, 31 janvier 2012, le titre de Dassault Aviation s’est envolé rapidement à la bourse de Paris. Avant 17 heures, le constructeur aéronautique français gagnait près de 22% en valeur boursière. Cette hausse tient pour l’essentiel à une nouvelle importante en provenance de New Delhi. Après six ans de réflexions, l’Inde a finalement décidé d’acquérir 126 Rafale, avions de chasse de dernière génération du constructeur français Dassault. La France remportait ainsi un appel d’offres estimé à 12 milliards de dollars américains, un soi-disant «contrat du siècle» dans l’industrie mondialisée de la défense.

Cette annonce marque le tout premier succès du Rafale en matière d’exportation, après des tentatives infructueuses en Corée du Sud, aux Pays-Bas, à Singapour, en Suisse et au Maroc. Bien que, pour Dassault, la vente d’avions commerciaux soit désormais plus importante que celle d’avions de combat, il n’en demeure pas moins que la décision indienne revêt une importance de taille pour la France. En effet, le Rafale est un symbole de fierté nationale pour les Français. Dans les termes du premier ministre François Fillon, il s’agit d’un « honneur qui est fait à [la France] par l’Inde. Il y a là un moment qui doit être de satisfaction pour l’ensemble des Français ». Pour le président Nicolas Sarkozy, la vente du Rafale « va bien au-delà de la société qui les fabrique, bien au-delà de l’aéronautique, c’est un signal de confiance pour toute l’économie française ». En effet, un moment où l’économie française a du plomb dans l’aile, et en pleine campagne présidentielle, la décision indienne arrive à point pour le président français. Dassault a d’ailleurs confirmé que la force aérienne indienne (FAI) achètera directement 18 Rafale, alors que les 108 autres seront construits à la ligne d’assemblage de Bangalore.

Les tentatives de vente du Rafale au Brésil, au Koweït, au Maroc, aux Émirats arabes unis—voire à la Libye de Kadhafi—ont fait l’objet de nombreuses spéculations, mais sont demeurées sans succès à ce jour. Plus récemment, la Suisse a préféré le Gripen, du groupe suédois Saab, au Rafale. Suite à la sélection finale, le groupe français est allé jusqu’à revoir son offre à la baisse, proposant l’avion de combat pour des millions d’euros de moins que l’offre de Saab. Toutefois, grâce à l’important contrat indien, Dassault est désormais en bien meilleure posture pour ce qui est des nombreuses compétitions en cours. Il semblerait même que la Royal Navy soit intéressée par la possibilité de se procurer le Rafale comme « avion intérimaire », compte tenu des doutes croissants à l’égard du F-35B, le chasseur-bombardier construit par Lockheed Martin.

En Inde, Dassault était en compétition avec le consortium européen EuroFighter, qui proposait son Typhoon (les autres avions en lice, dont le Gripen, le russe MiG-35, le F-16 américain de Lockheed Martin et le F/A-18 du Boeing, avaient été rejetés lors de la présélection d’avril 2011). Pour ce constructeur et pour plusieurs observateurs, le choix de New Dehli est une surprise. La presse indienne souligne d’ailleurs que Dassault n’est toujours pas parvenu à vendre un seul Rafale hors de France. Pire, certains estiment qu’il ne répondrait pas à tous les besoins opérationnels et aux exigences techniques requises par la FAI. Par exemple, Ajai Shukla, conseiller éditorial du Business Standard (affaires stratégiques), soutient que l’achat du Rafale est un mauvais choix, d’un point de vue géostratégique, puisqu’il répond à peine à la menace posée par le Pakistan, et ne permettra en aucun cas de rivaliser avec celle posée par la Chine. Il s’agit d’ailleurs de l’une des raisons pour lesquelles les États-Unis soutenaient publiquement et assidûment la vente du F-35 de Lockheed Martin à New Dehli.

Il est toutefois nécessaire de rappeler que le choix de tels types d’équipements militaires demeure avant tout une décision politique plutôt qu’économique ou militaire. Un rapport d’Ashley J. Tellis, publié l’an dernier par le Carnegie Endowment for International Peace, a d’ailleurs remarqué que :

“The purchase of a French aircraft could be quite attractive to India on political grounds because Paris has been one of New Delhi’s strongest supporters in the international arena. Moreover, French sales of military technology to India have never been subject to cutoffs or sanctions and, hence, would remain a source of reassurance to New Delhi in politically uncertain times.”

En effet, le contrat d’acquisition du Rafale contribuera à consolider le partenariat stratégique entre la France et l’Inde. Paris appuie significativement—parfois même à l’encontre de Washington—les ambitions nucléaires indiennes, comme l’illustre la fourniture de deux réacteurs à Jaitapur. Plus encore, Paris et New Dehli partagent une même vision multipolaire du monde et collaborent étroitement depuis des décennies en matière de défense et de sécurité. L’Inde est effectivement un client de Dassault depuis 1953, lorsque la FAI acheta l’Ouragan, son premier avion de chasse. Aujourd’hui, la FAI possède 59 Mirage 2000, le prédécesseur du Rafale, qui a d’ailleurs été utilisé contre le Pakistan en 1999. Enfin, le coût du maintien en « condition opérationnelle » du Rafale, établi pour une durée de quarante ans, est également jugé important, compte tenu de l’engagement à long terme qu’il implique.

Du point de vue indien, la plus importante acquisition militaire de son histoire ne déroge pas aux tendances passées. New Delhi a traditionnellement toujours préféré diversifier ses sources d’approvisionnement en équipement militaire. Mis à part le Mirage, la flotte de la FAI comprend également des avions indiens, européens, russes et, depuis peu, américains. Il est d’ailleurs presque assuré que la FAI cherchera à augmenter sa flotte d’avions de combat par l’entremise d’un autre appel d’offres international pour 80 avions supplémentaires.

Les jeux ne sont pas encore faits pour Dassault. La dernière annonce gouvernementale indienne était anonyme et a seulement confirmé que le Rafale était la moins dispendieuse des deux options. Une certaine prudence dans les spéculations reste donc de mise. La phase des négociations s’amorce et l’on verra comment ce contrat se concrétisera au terme d’un processus qui s’échelonnera sur six mois et où le ministère indien des finances aura le mot de la fin.

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