Depuis quelques jours, alors que la crise de la dette publique fait rage en Europe, une rumeur persistante à propos d’une très prochaine dévaluation du franc CFA est dans toutes les conversations. Rappelons que dans le cadre de l’accord monétaire assez spécial de la Zone franc, l’euro est rattaché à parité fixe au franc CFA (Communauté Financière d’Afrique, pour les huit pays de l’Union Économique et Monétaire Ouest Africaine - UEMOA – et Coopération Financière d’Afrique, pour les six pays de l’Afrique Centrale) et au franc des Comores.

En fait, à bien y regarder, il n’est pas surprenant que la rumeur de la dévaluation resurgisse maintenant. Cependant, ce n’est peut-être pas pour les bonnes raisons. Il y a au moins trois idées qui nourrissent cette rumeur.

Premièrement, il y a l’idée qu’une dévaluation du franc CFA contribuerait à desserrer la pression exercée par la crise de la dette sur les finances publiques françaises. On compterait ainsi sur le fait qu’une partie des avoirs extérieurs, c’est-à-dire les devises, appartenant aux pays africains de la Zone franc est maintenue dans un compte spécial du Trésor public français appelé Compte d’opérations. En réalité cette idée ne tient pas vraiment la route parce qu’une dévaluation ne gonflerait pas le montant inscrit dans les comptes du Trésor français ; tout au moins, pas à court et à moyen terme.

Deuxièmement, dans le même ordre d’idées, on croit qu’il y aurait intérêt à avoir une dévaluation du franc CFA dans le cas où les contrecoups de la crise économique internationale deviendraient totalement ingérables dans les pays de l’UEMOA. Cette mesure de précaution éviterait ainsi une pression supplémentaire sur le Trésor Public français, comme ce fut le cas au début des années 90. Bien que cet argument paraisse plus plausible que la première idée, on a du mal à y adhérer. En effet, les faits à l’origine de la crise économique post-2007 ont mis l’UEMOA à l’abri de ses conséquences directes (problèmes d’endettement public, instabilité financière, entre autres). Bien-sûr, des conséquences indirectes, notamment les éventuelles baisses de l’aide publique au développement, des transferts des immigrants et des investissements de l’étranger, ne sont pas totalement à exclure. Mais on n’en est pas encore là ; tout au moins, pas avec une sévérité telle qu’une dévaluation serait indispensable dans l’immédiat.

Troisièmement, de plus en plus de voix s’élèvent pour réclamer une (plus grande) autonomie des pays africains, vis-à-vis de la France, dans la gestion de leurs monnaies communes. En particulier, on estime que la parité de change fixe devrait être repensée… et donc, tous les accords monétaires qui vont avec. Ultimement, l’idée serait d’avoir un régime de change flottant, ou même rattaché à un panier de monnaies internationales, et une suppression du Compte d’opérations. Personnellement, je suis de ceux qui pensent que l’on doit tendre vers cette issue. Seulement voilà, il reste une question préalable non résolue : aujourd’hui, la zone a-t-elle les moyens de vivre ce sevrage, au demeurant, vestige de la colonisation ? Une totale autonomie monétaire se prépare… et comme dirait le grand-père, c’est très difficile d’attraper une tourterelle, surtout en ayant les yeux fermés.

Bref, les deux premières idées sont de fausses bonnes raisons pour justifier une dévaluation. A moins que l’objectif, non avoué, soit plutôt de relancer les échanges de la France avec les pays africains de la Zone franc. La troisième idée est nourrie par une illusion qui pourrait coûter cher, notamment en termes de bien-être social. En effet, plus de seize ans après la dévaluation historique de 1994, même s’il y a eu des avancées dans l’UEMOA, beaucoup reste à faire : les tissus industriels nationaux sont encore très primaires et les échanges intra-zone demeurent désespérément faibles. Sauf, peut-être, pour quelques deux ou trois pays qui tirent la charrette de l’UEMOA. Et donc, dans ces conditions, si une dévaluation devait avoir lieu, il faudrait peut-être songer à établir des peines pénales pour les crimes économiques de masse.

 

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