Les derniers 18 mois de l’histoire d’Égypte prouvent combien Churchill avait raison quand il soutenait que la démocratie était le pire des systèmes jusqu’à ce que l’on en trouve un meilleur. L’Égypte prouve également que la tenue d’élections n’est qu’un instrument de l’expression démocratique et n’en est nullement le fondement. On est passé de l’Égypte immobile et gangrénée de Moubarak à une situation presque risible, si ce n’était de l’importance des enjeux pour le pays et pour la stabilité de la région.  Alors essayons de comprendre comment, sans constitution, sans parlement, et sans claire délimitation des pouvoirs entre civils et militaires, un nouveau président va émerger de deux tours d’élection entre un candidat islamiste et le dernier premier ministre du Président Moubarak.

“Les militaires sont incontournables et la stabilité de l’Égypte dépendra d’un concordat entre eux et islamistes.”

Le chemin parcouru inspire un mélange d’inquiétude et d’espoir. Pour prévoir la suite des événements, il faut remonter à leurs sources avec, d’abord, l’appel profond, viscéral et ravageur au changement, à la liberté; appel d’un peuple tout entier initialement uni, fût-il aujourd’hui divisé. Avec ensuite le rejet de l’oppression et de l’immobilisme politique, la revendication économique et sociale, et la dénonciation des inégalités, de la corruption et de l’absence totale d’imputabilité. Cet appel est irréversible.

Près de 900 morts plus tard, il y a eu la chute – inimaginable ?  – du président Moubarak et rapidement la réapparition brutale des clivages toujours présents, mais jusque-là opprimés entre, d’une part, un pouvoir séculier partiellement imposé et une dominance religieuse combattue et, d’autre part, entre chrétiens coptes et islamistes, les deux clivages s’exacerbant à l’envi.  À cela s’ajoutait la triple illusion liée au rôle des militaires:

  • les manifestants de Tahrir qui pensaient que l’avènement de la démocratie passait par l’armée,
  • les Islamistes qui comptaient sur les militaires pour déclencher les élections qui verraient leur importance reflétée dans la vie politique du pays, et
  • les éléments soi-disant libéraux de la société égyptienne qui, fidèles à la politique d’exclusion de Moubarak, comptaient sur les militaires pour bloquer la montée des islamistes.

Les militaires, via le Commandement Suprême des Forces Armées (SCAF), soucieux de protéger leurs acquis et débarrassés du handicap Moubarak, placèrent un gouvernement civil fantoche aux affaires courantes, consacrèrent via referendum quelques fondements constitutionnels touchant principalement à l’élection présidentielle, et établirent le cadre des élections parlementaires. Celles-ci se déroulèrent dans un climat presque parfait. C’est là un des paradoxes de l’évolution politique égyptienne: l’engouement d’une population pour leur premier vote libre dans une joie profonde alors que, à quelques lieues des bureaux de vote, d’horribles exactions sont commises par militaires et policiers unis dans la répression, y compris contre des femmes. Toutefois, en comparaison de la Syrie, de la Libye et du Bahreïn, l’évolution politique égyptienne, à l’instar de la marocaine et de la tunisienne, relève du miracle propre au génie ancestral du pays.

Ainsi, aux clivages de cette nation profondément religieuse, s’ajoute une transition cahotante à laquelle la décision de la Cour constitutionnelle d’annuler les élections parlementaires vient de donner un coup grave. D’aucuns y verront l’influence des militaires. Mais il s’agit tout autant d’une revanche du pouvoir judiciaire qui s’était déjà manifesté dans le jugement porté contre Moubarak et ses acolytes, et qui voulait confirmer son influence grandissante tout en se ralliant le pouvoir militaire.   

Dans l’euphorie de la révolution, beaucoup ont eu la naïveté de croire que le pouvoir des militaires s’estomperait rapidement; comme si plus de 60 ans de pénétration dans la vie du pays pouvaient s’effacer d’un seul coup. Les militaires sont incontournables et la stabilité de l’Égypte dépendra d’un concordat entre eux et islamistes. L’élection présidentielle – sans constitution, sans assemblée – permet aux militaires de limiter les pouvoirs de l’Assemblée sans en donner trop à un président islamiste. La promulgation de l’annexe constitutionnelle démontre leurs intentions: droit de décret, autorité budgétaire, et surtout droit de nommer une nouvelle assemblée constituante si le processus en cours achoppe. Israël doit se sentir rassuré par la limitation du droit présidentiel de déclarer la guerre à l’approbation du SCAF, les militaires restant le garant du respect des traités.

Mais quel que soit le vainqueur entre Ahmed Shafik et Mohamed Morsi,  que sera-t-il vraiment dès lors qu’il recevra ses attributions du SCAF?  Le taux d’abstention à l’élection au second tour reflète cette aberration. Entre un candidat islamiste et un candidat issu directement de l’ancien régime, peu de cœurs balançaient ! Une élection où les électeurs se définissent «contre» plutôt que «pour» n’augure pas bien !
Les exégètes parleront de révolution «volée», arguant que les «jeunes» de Tahrir se sont fait berner et que les islamistes auront permis à l’ancien régime de reprendre le pouvoir. Ils ignoreront en cela une dimension temporelle essentielle, à savoir qu’à l’aune de l’Histoire, 18 mois c’est très court et qu’en définitive, en dépit des soubresauts, l’expérience égyptienne se mesurera infiniment plus sur la base de la capacité du régime successoral de relancer l’économie et d’assurer la stabilité politique du pays. Qui succède aujourd’hui importe moins que le régime qui succèdera à celui des militaires après Moubarak !

Il faut  juger la révolution égyptienne sur la durée; 18 mois ne permettent pas de changer la culture des différents intervenants. La vraie validation de la révolution se définira par le transfert véritable du contrôle de l’appareil étatique aux représentants du peuple. Les élections législatives qui auront lieu un mois après l’adoption de la nouvelle constitution seront plus déterminantes que jamais. Et pour nous, il va falloir apprendre à vivre avec les islamistes et cesser de les exorciser. D’abord, il n’y a pas une forme unique d’islamisme. Même parmi les salafistes, les plus inquiétants, il y a des variations. La véritable question aujourd’hui, c’est comment le sentiment religieux profond qui imprègne la société égyptienne va trouver son expression politique dans l’exercice du pouvoir. Et puis si Ahmed Shafik a réussi, en dépit d’un handicap majeur, à conquérir près de la moitié des suffrages populaires, n’est-ce pas un signe avant-coureur de pluralisme en Égypte ?

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